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La perspective d’une artiste à bord de l’Amundsen: Audrey Hurd

Audrey Hurd est artiste et administratrice, originaire de Perth, en Ontario. Elle vit actuellement à Kinngait, au Nunavut, où elle occupe le poste de directrice artistique du Kinngait Studio. Elle est titulaire d’un baccalauréat en beaux-arts de l’Université d’art et de design de la Nouvelle-Écosse à Halifax, et d’une maîtrise en arts de l’Université de Bergen – Académie des beaux-arts en Norvège.

Son passage à bord du Leg 5 de l’Amundsen, en octobre 2025, lui a offert une perspective unique qu’elle partage ici.

En octobre 2025, j’ai été invitée à monter à bord du brise-glace de recherche canadien NGCC Amundsen à titre d’artiste œuvrant en arts et culture au Nunavut. J’y étais dans une démarche exploratoire, travaillant avec Myrah Graham, agente de liaison nordique d’Amundsen Science, afin d’expérimenter l’idée d’une résidence d’artiste à bord du navire en occupant moi-même le rôle d’artiste en résidence.

Je travaillais sur un petit projet un peu ridicule (silly). Je ne dis pas cela pour diminuer mon travail, je pense au contraire que ridicule et petit sont d’excellentes qualités. Mais mon projet était modeste et décalé, alors que tout le monde autour de moi accomplissait des tâches vastes et essentielles. On étudiait les changements climatiques, on surveillait la faune, on pilotait des hélicoptères pour de véritables missions de recherche et sauvetage. Les membres de l’équipage et de l’équipe scientifique ont fait preuve d’une grande bienveillance et d’une grande générosité : ils m’ont partagé leurs recherches, m’ont permis d’aider à la collecte d’échantillons et ont répondu à toutes mes questions, même les plus élémentaires.

L’un des éléments les plus étranges et les plus sérieux à bord était la combinaison d’immersion de sécurité. Dans le cadre de notre formation d’urgence, nous nous sommes réunis dans le salon du capitaine et avons, chacun notre tour, enfilé ces volumineuses combinaisons une pièce jaunes et rouges qui nous transformaient en personnages de dessins animés surdimensionnés. Nous riions en nous débattant avec la procédure, mais ce n’était pas une blague. Laisser un espace dans la fermeture éclair, et l’océan glacé s’engouffre dans la combinaison (mort). Oublier d’activer sa balise lumineuse, et l’on disparaît dans les vagues (mort). Négliger d’attacher la sangle au cou du gilet de sauvetage, et l’on perd connaissance, le visage submergé (mort).

La nuit, dans ma couchette, je m’imaginais sur un navire en perdition, transie de froid et paniquée, agrippant une fermeture éclair avec d’énormes mitaines de néoprène. Le lendemain matin, j’ai commencé à crocheter la combinaison d’immersion la plus inutile au monde. Je travaillais de manière libre et intuitive, utilisant des fils roses et rouges pour créer une coiffe à mi-chemin entre un équipement de sécurité, un filet de pêche, des débris flottants et une esthétique punk.

Lorsque l’on me demandait ce que je faisais, je levais mon enchevêtrement de laine en disant : « Je fabrique quelque chose d’étrange ! », mettant ainsi fin à la conversation. Je ressentais une forme particulière de décalage, celle qu’on éprouve lorsqu’on se trouve sur un navire, au cœur du bassin de Foxe, entourée de personnes extrêmement brillantes et accomplies qui font sincèrement de leur mieux pour vous faire sentir la bienvenue.

Je voulais réaliser des portraits de personnes portant cette chose que j’avais fabriquée. J’étais tellement nerveuse à l’idée d’interrompre le travail important de tout le monde pour faire mon art un peu absurde. J’ai d’abord timidement demandé à Holly Hogan, l’observatrice d’oiseaux marins à bord, si elle accepterait de présenter ma création, et elle a gentiment accepté. Nous sommes montées sur la passerelle, où elle était postée chaque jour pour noter chaque oiseau marin traversant son champ de vision. Je l’ai photographiée avec mon appareil 35 mm, tournée vers la mer. Ensuite, Sophie Bédard à son poste d’observation des mammifères marins. Puis, j’ai demandé à Guylaine Dubois, membre du personnel de service de l’équipage de l’Amundsen, si je pouvais la photographier sur le pont après qu’elle eut terminé de préparer la salle à manger pour le dîner.

Chaque participant passait d’une grande timidité devant l’objectif à une allure de mannequin dès qu’elle enfilait ce petit masque absurde. En moins d’une heure, les membres de l’équipage me demandaient EUX-MÊMES de réaliser leur portrait, sur leur lieu de travail, coiffés de ma méduse rose à volants. J’ai manqué de pellicule avant de manquer de participantes.

J’aurais aimé le faire plus tôt. J’ai soudainement eu l’impression que j’étais exactement à ma place. J’avais quitté mon lieu d’appartenance pour monter à bord du navire, et eux ont quitté le leur pour entrer dans mon œuvre. Nous nous sommes rencontrés dans un espace de profonde absurdité, quelque part entre nos deux mondes.

J’avais pour mission d’imaginer des avenirs où artistes et scientifiques partagent leurs savoirs, collaborent et, peut-être, créent ensemble quelque chose qu’aucun n’aurait pu accomplir seul. Cette expérience humaine s’est révélée à la fois surprenante et porteuse d’espoir.

Ma plus profonde gratitude va aux modèles Holly Hogan, Guylaine Dubois, Alysha Wilson-Maksagak, Marion Forquez, Patrick Pata, Alfred Champigmy, Joshua Van Dijk, Zoe Walker, Judith Bernadet, Pierre-Yves Pascal et Sophie Bédard ; à Isabelle Gapp de l’University of Aberdeen ; à l’équipe d’Amundsen Science ; à l’équipage de la Garde côtière ; à toutes les personnes participantes de l’expédition Leg 5 2025 ; et tout particulièrement à Myrah Graham, qui a rendu toute cette aventure possible.